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Le
mythe du loup
Thomas Stahler

Canis Lupus est le seul
animal à avoir eu jadis une excellente réputation et avoir acquis par la
suite une image détestable auprès des populations humaines, avant de
connaître très récemment une relative réhabilitation. C’est ce phénomène
étonnant que je vais tenter ici d’expliciter dans l’optique de montrer
comment le loup fut diabolisé en Europe et comment il tend à retrouver
aujourd’hui sa gloire passée.
Les populations préhistoriques semblent avoir considéré le loup comme un
chasseur concurrent mais pour lequel ils éprouvaient une grande
admiration, à tel point qu’ils s’inspiraient de l’esprit communautaire
de la meute dans leurs activités. Par la suite, et de manière précoce,
le loup fut le premier animal domestiqué et devint, par sélection et
évolution, le chien.
Les Grecs éprouvaient un immense respect pour le loup, qu’ils appelaient
lycos, d’où l’abondance de prénoms lupins comme Lycaon et Lycurgue, ou
encore des lieux sacrés liés au loup comme le fameux Lycée d’Aristote.
Le loup était consacré à Zeus Lycaios, dieu lié à une «colline des loups
» et qui recevait, cas unique, des loups et des ours en sacrifice, alors
que d’habitude les dieux recevaient des animaux domestiques. Plus
généralement, le loup était lié au culte d’Apollon Lycaios, Apollon «
lupin », mais surtout à celui du dieu de la guerre,Arès. La cité de
Sparte fut ainsi fondée par le mythique Lycurgue, « tueur de loups »
mais en réalité héros lycanthropique. Et de fait la société spartiate,
par sa dureté mais aussi son relatif égalitarisme, s’inspirait bien de
la société du loup.
Celui-ci était donc respecté pour son intelligence mais aussi mis en
relation avec l’orage et la guerre. Cela explique pourquoi les Romains
mettaient en relation cet animal avec leur dieu Mars, père des Romains.
En effet c’est sous l’apparence d’un loup que Mars s’unit à la vestale
Rhea Silvia, de qui il eut deux fils jumeaux, Romulus et Remus, le
premier devenant le fondateur de la ville de Rome et aussi le tueur de
son frère. Déjà jeunes, Mars leur envoya une louve pour les allaiter. Et
les Romains eux-mêmes s’appelaient les Fils de la Louve, expression
réutilisée par la suite dans le fascisme italien. L’apparition d’un loup
sur un champ de bataille galvanisait les légionnaires, leur faisant
comprendre que le dieu guerrier était avec eux. Ce que les Romains ne
savaient pas ou feignaient d’ignorer, c’est que leurs ennemis gaulois
puis germaniques vénéraient tout autant le loup. Il était le symbole du
dieu gaulois du ciel, de l’orage et de la guerre, Taranis. Et le dieu
germanique Wotan, Odhinn pour les Scandinaves, était toujours accompagné
de deux loups. Beaucoup de guerriers portaient des peaux de loup, ce qui
était aussi le cas des soldats romains portant les aigles de la
République.
Chez les Turcs, le loup était également fort en honneur ; il était même
le symbole du dieu turc du ciel, Tanri, surnommé le « loup gris » et
protégeait le peuple contre ses ennemis. Aujourd’hui encore, le parti
nationaliste turc, le MHP, garde comme symbole le loup gris de leurs
ancêtres païens.
Mais le loup, d’incarnation du dieu de la guerre, prit lors de la
christianisation de l’Europe une image fort négative, celle tout
simplement des peuples sémitiques pour lesquels le loup symbolisait les
rapines et la luxure, ce qui s’explique tout simplement par l’origine
orientale de la nouvelle religion. A partir de là, bien que certains
aspects du loup protecteur subsistèrent par exemple dans le culte de
Saint Loup ou encore chez Saint-François d’Assise, le loup devint l’incarnation
du Diable et fut chassé et tué sans pitié. Des mythes anti-lupins comme
celui de la Bête du Gévaudan, hantèrent l’inconscient collectif. Alors
qu’il est prouvé que le loup, même en situation de disette, n’attaque
pas l’homme, ni même les enfants, la peur du loup fut inventé et des
récits comme le Petit Chaperon Rouge véhiculèrent cette image.
Le vingtième siècle fut beaucoup plus contrasté. La fascination d’Hitler
pour le loup, qui semble avoir été son animal symbolique (voir en sens
l’ouvrage de Bernard Marillier chez Pardès, intitulé « Le loup »),
aurait pu être désastreuse pour cet animal. Un dessin animé américain
montrait d’ailleurs un loup « Adolf » opposé à trois petits cochons
alliés. Mais fort heureusement il n’en fut rien et le loup devint même
le représentant des espèces menacées de disparition. Mais la peur du
loup n’est pas complètement morte. Le retour du loup en France, dans le
Mercantour, a rendu fou les bergers qui perdent en vérité très peu de
bêtes de son fait, puisque la plupart des moutons tués l’ont été par des
chiens redevenus sauvages et aucunement par des loups. Mais il est
probable que l’image ancestrale du loup, éminemment bénéfique, va
reprendre sa place.
Le loup, animal noble par excellence, représente le goût européen pour
la liberté et pour les grands espaces. Et de ce fait il est éternel. Vae
inimicis lupi ! (Malheur aux ennemis du loup). |